Dossier Bialy-Czerwony Orzel matricule 332548
Septième épisode.
Résumé des moments précédents:
Une jeune personne doit refaire son « C.V./Zycioris ». A la dernière rubrique « informations complémentaires », elle ne sait comment formuler qu’elle est tombée amoureuse de la Pologne. Un chœur céleste lui vient en aide en lui permettant de regrouper ses impressions, émotions, révélations et souvenirs par le voyage d’une aigle immatérielle au dessus des terres polonaises. Après Bydgoszcz, les lacs de Kujawy, La Poméranie de Gniew, la Baltique warmienne, voilà que l’envol repart sur d’autres horizons, plus véloce encore et plus chahuté…Vers la Silésie.
Mon cœur de Silésie!
Toujours en survol, je suis bien prés de me troubler pourtant. Je ressens que les pensées qui me pilotent, encore à l’instant - il m’a fallu virer à contre-vent et retraverser les contrées arrivé tout au septentrion - ne sont plus si éthérées; le principe qui me maintient aux nuées, qui m’a fait cependant effleurer ce lac sans y tomber, se diffuse, m’influe même vers un contact avec la terre. Pourtant, ces distances ne doivent rien peser pour moi, elles ne sont rien, je ne suis pas incarné et connais néanmoins une lassitude, une fuite d’exaltation. Nous y voilà, veux-tu que je me pose, moi?
Non, il ne faudrait pas, survolons encore. De la Baltique aux Sudètes, tels sont connus ces lieux. Je t’ai encore soumis, mon éclair.
Tout est parti de ça. D’une réflexion absconde, tout banale, d’une de celles qui est faite quand on y pense pas vraiment. Qui plus est dans un lieu où je suis juste passé incarcéré dans une voiture, en roulant. Les pneumatiques molestées par les sels dégivrants à même les pavés de la route de Klodzko m’ont sûrement porté à ceci: « tiens, il y a un supermarché L. à Klodzko. » Cela n’a l’air de rien , un détail aussi raisonnable que la hauteur exacte du faîte des sapinières devant la maison d’Olga Tokarczuk et pourtant cela engage beaucoup, une telle constatation . Je crois qu’elle-même pourrait affirmer ou écrire plutôt que ce bout de bitume tollé n’existe pas vraiment. Pas à Klodzko. Les gens n’ont pas besoin de ça. Je sais bien que, moi-même, je n’ai pas à prendre le droit de penser pour les polonais, de tenter de deviner ou encore moins de désirer leur bonheur à leur place. Mais pardonnez moi, au vrai sens sacré du terme, de me poser la problématique, de m’ne faire une petite apocalypse obsessionnelle: Co to Polskosc ? ». Même Olga T., aussi moderne, somptueuse, chaleureuse, touchante, se la pose. La plupart des polonais se la posent, fermement ou bien en dilettante, mais elle est avec elle, cette énigme, avec tous. La Polonité.
Non, il n’y a pas de supermarché L. d’importation française, à Klodzko, hideux tas de machins, illustration de nos pauvres « dons » à ce pays qui ne nous dois rien, à nous. Par contre, à Ladek Zdroj, le but de ce trajet par Klodzko, où j’ai fini par arriver, il y a des similitudes, bien réelles, tangibles, qui importent, avec Krynica. Les Polskie Sudety (Sudètes) sont belles, et rudes, en harmonie brutale, cependant. Je trouve qu’elles se ressemblent, s’unissent de Czarna Gora à Zloty Skok. Ce seraient plusieurs mouvements, d’une même symphonie surannée et magistrale. Les Sudètes, c’est du Szymanowski, plus que du Brahms, tout de même. Les Sudètes évoquent du Nick Cave & the bad seeds, sombres luminosités excavatrices du sublime déglingué, du sacré sanguin, tous accordés. Non, ces comparaisons sont vaines et probablement dérisoires.
Il y a quantités de Silésiens qui ont quitté ces contrées de Karsts et de fougères. Je me demande comment leur déracinement fut vécu ou l’est encore. Je m’interroge au sujet de leur Polonité de Silésie qui est demeurée au fond d’eux. Elle est immanquablement en dedans. Dans leur cœur peut être ? Et quand bien même, cette supposée Polonité les sauvegarde-t-elle de leurs démons? Des pertes de l’existence ? De sa cruauté apparente, récurrente? En quoi la Polonité peut leur faire espérer ? Contre les sauvageries ? Est-ce cette prétendue Polonité qui les libère, eux qui devraient la contenir, du fiel des ans, des isolements, des conflits, du mortifère ambiant, des noirceurs universelles? Bon sang, la Polonité, que je n’ai jamais autant sentie de chair qu’en Silésie (c’est pour cette raison que mon guide stratosphérique m’est encore plus soumis que partout ailleurs en Pologne; où il m’a emmené jusques aux rives Baltiques, rêves et légendes pour s’abattre ici où c’est à présent matières vivaces), cette Polonité là, elle transparait pour moi, qui n’en suis pas constitué. Même sans m’imprégner, seulement à sa vue, elle a agit sur moi, à moins qu’elle puisse faire entrer dans une dimension nouvelle, au-delà de la quatrième - dans l’intime des Cordes éternelles qui en contiendraient onze, lorsque les « savants » officiels reconnaissent la supériorité du divin. Cette Polonité des autres m’a écarté de nombre de mes maux.
Oui, celle des polonais, moi qui ne le suis pas, elle a décillé mon regard, sûrement pour toujours. Comment vivre défriché, au loin, pour la vie, de cette Silésie là ? Tenez, retournons à Czarna Gora, somité d‘airain, voyez Legnica la rose, les argents soyeux de Ladek et Krynica, ou plus loin, la Silésie coronale et noire, les carbones de Katowice, les beiges de Sosnowiec ou plus humblement encore, les précipices de Prudnik ? Garez vous dans le parking de l’abject « centre L. » de Klodzko, qu’il serve à quelque chose, cet espace vain et marchez, « na pieszo » à travers la ville enrubannée de salpêtre bleuté, grise et saumon. Prenez le pont gothique, un pont Karol en miniature! Regardez-y bien en face Saint Waclaw, puis la Piété (rien de polonais donc, Toscane et Bohême à l’origine; oui mais l’histoire d’un monument en est comme de la nôtre, il est adopté, adoubé et reformé pour devenir ce qu’il est, là où il se trouve), arrivez à la forteresse prussienne baraquée dominante et entendez la langue polonaise vous rappeller la proximité des épicéas, la concomitance des gravières de la Nysa tout prés.
N’est-il pas là, le cœur ? Le cœur des exilés? Le cœur de Silésie?
Imparfaite histoire de la Famille d’Aloisy et Milena Mielnik.
La famille est issue du bourg du même nom, sur la route de Klodzko à Bystrzyca. C’est une lignée de paysans, identifiée à Mielnik depuis 1498. En 1920, la famille partit volontairement pour la France travailler aux compagnies minières du Pas de Calais. Ils arrivèrent à Waziers en Wagons « à bestiaux » après trois jours de rails depuis Wroclaw/Breslau. De là, elle fut logée dans des bâtisses vides avec seulement une table et deux chaises ainsi que de la paille jetée à même le sol pour seule garniture. L’argent pour acheter des lits ne put être réuni que douze semaines plus tard. Le père, Aloisy, 38 ans fut immédiatement affecté aux mines de Waziers. Malgré une blessure de guerre à l’abdomen récoltée en Rhénanie trois ans plus tôt, l’homme était dur au travail et bon mineur. Son épouse Milena, née Sambova, fut employée au blanchissage des équipements de travail des mineurs. Les enfants, Helenka, Bozena et Mietek, respectivement, trois, huit et dix ans furent scolarisés. Tout le monde appris le français et fut élève assidu. La famille vécut au sein de la paroisse catholique de Waziers dont les fidèles et amis eurent l’occasion de les aider de façon continue dans leur nouvelle vie. Mietek suivit son père à la mine seulement trois ans après. Aloisy, tombé malade et finalement fatigué de sa blessure, décéda trois ans après, à l’âge de 44 ans.
La famille vécut dans le bassin jusqu’en 1939 puis déménagea à Douai où Milena trouva une place dans la manufacture de souliers de bal et de modistes de la ville. Ils accueillirent rapidement sa belle sœur (sœur de feu Aloisy) et le mari de celle-ci réfugiés en provenance Klodzko, étant passés par la Baltique, la Suède et la Hollande. Mietek ne fut pas mobilisé en tant que soutient de famille en 1940, il se maria en 1946 avec Agnieszka Skalska issue d’une famille émigrée de Bytom en 1931. Helenka devint ouvrière dans la fabrique où travaillait sa mère, elle décéda en 1956 d’une pneumonie. Bozena, employée aux cuisines d’un estaminet de Waziers, se maria en 1947 à Michel-Louis Loziers, habitant d’Arras et alla y habiter. Les petits enfants d’Aloisy et Milena, Piotr, Isabelle, Clémence et Sylvie, nés respectivement en 1949, 1951, 1952 et 1958 vivent tous dans le Nord-Pas de Calais actuellement. Clémence a tenté de prendre contact avec ces deux oncles et sa cousine encore supposés vivants en Pologne. Elle n’a pas pu retrouver leur trace. Elle s’est inscrite en auditrice libre à l’INALCO à Paris afin d’apprendre le polonais. Elle progresse vite. Son écrivain préférée est Olga Tokarczuk, de Nowa Ruda, Silésie. Elle compte aller à Mielnik et Klodzko prochainement, elle s’y prépare. Elle y emmènera ses propres enfants.
Post Scriptum:
Prenez une carte de l’ Europe, tracez une ligne droite obliquant entre l’Algarve portugaise (Sagres) et le versant ouest de l’Oural, au niveau de Perm, sa capitale, puis une autre ligne toujours droite entre l’extrémité nord-ouest de l’Islande et le Bosphore (Constantinopolis/Istambul): elles se croisent au barycentre de l’Europe physique, réelle. Le cœur de l’Europe, c’est la Silésie.
PROCHAIN EPISODE: LES CONFINS RENAISSANTS.
Blanc et Rouge par Pan Bruno (les
Archives) |