Introduction
Décembre 1970
Création du Kor
Aout 1980 |
Les grèves de 70 se sont terminées dans la douleur. Dans son fief de Silésie, Gierek a patiemment tissé sa toile et attendu son heure. Celle-ci arrive enfin. Il rentre par la grande porte suite aux grèves de 70, il en sortira par la petite grâce aux grèves de 80. L'illusion Gierek aura quand même duré 10 ans.
Le déficit de la balance des paiements ne cesse de se creuser, comblé par un endettement croissant dont le montant reste un des secrets les mieux gardés du régime. De quelque 600 millions de dollars en 1970, la dette de la Pologne envers ses créanciers occidentaux passe à 3 milliards de dollars en 1973, mais c'est à partir de 1974 que les choses s'emballent : en moins de deux ans, 5,5 milliards de dollars supplémentaires viennent porter l'endettement à 8,5 milliards en 1975. Le miracle économique polonais ne va pas tarder à se transformer en faillite généralisée du système. Gierek et ses amis ont pris en main la société polonaise. Le contrôle est absolu, la propagande ne se relâche pas. Mais la contestation non plus. La plupart des grèves sont cependant étouffées par le pouvoir.
Le 6 septembre 1975, le Comité Central rend publiques les traditionnelles "directives" qui précèdent les congrès du Parti il y est question d'inscrire dans la constitution le "fait historique que la République populaire de Pologne est un Etat socialiste (...) dont la force dirigeante est le PZPR". La "discussion" permet d'introduire subrepticement d'autres suggestions d'amendements constitutionnels comme la subordination de l'exercice des droits des citoyens au respect de leurs devoirs envers l'Etat, l'affirmation d'un devoir de loyauté des catholiques envers le système socialiste, une référence à l'objectif de collectivisation de l'agriculture ou encore un changement de nom de l'Etat polonais, qui serait rebaptisé "République Socialiste de Pologne".
Ce projet déclenche une levée de boucliers immédiate dans les milieux intellectuels polonais. Jacek Kuron, infatigable et incontournable, organise une collecte de signatures à Varsovie. Mais c'est à l'Eglise que revient finalement la primeur de la protestation publique : le conseil central de l'épiscopat déclare, le 25 novembre 1975, voir dans ce projet une nouvelle preuve du "totalitarisme de l'idéologie marxiste léniniste du Parti et de l'Etat".
"Nous avions convaincu nos collègues intellectuels de rédiger une lettre de protestation contre les modifications de la constitution", dira plus tard Jacek Kuron, "mais c'était une déclaration de l'intelligentsia polonaise en faveur de la démocratie parlementaire et du pluralisme"

En juin 1976, le pouvoir essaya à nouveau d’introduire de très fortes hausses de prix (en moyenne de 70%). Cela provoqua des grèves dans plusieurs villes. Des manifestations particulièrement violentes eurent lieu dans les établissements de Radom et de Ursus. Elles furent brutalement étouffées par des unités spéciales mécanisées de la milice (ZOMO). Beaucoup de personnes furent arrêtées — malmenées dans les prisons (entre autres lors des «sentiers de santé » – les arrêtés étaient obligés de courir entre deux rangs de miliciens armés de matraques), ensuite jugées et condamnées à prison, à des amendes très élevées ou licenciées sans possibilité de trouver un autre emploi. Les représentants des milieux oppositionnels de l’intelligentsia qui avaient organisé simultanément une action de contestation, portaient aide juridique et financière aux opprimés.
Le 23 septembre, quatorze membres de l’opposition lancèrent un Appel à la société et aux autorités de la RPP, appel qui devint une déclaration fondatrice du Comité de défense des ouvriers (KOR) (après un an transformé en Comité d’autodéfense sociale «KOR » - KSS «KOR »). Dans cet appel furent lancées des paroles clés pour l’avenir : « Les victimes des représailles actuelles ne peuvent compter sur aucune aide ni défense des institutions crées à cet effet par exemple des syndicats dont le rôle est pitoyable. Les agences d’assistance sociale refusent aussi leur aide. Dans une telle situation, c’est la société qui doit se charger de ce rôle, la société dans l’intérêt de laquelle les opprimés ont manifesté. La société n’a pas d’autres méthodes de défense contre l’illégalité que la solidarité et l’aide réciproque ».
KOR fut le premier groupe de l’opposition démocratique qui, bien que toujours illégal, mena son activité au grand jour pour défendre les droits de l’homme. KOR voulait cependant fonctionner légalement. Pour cela, il s’appuyait sur des textes comme l’Acte final d’Helsinki ratifié par la Pologne, les Conventions de l’Organisation Internationale du Travail et il se référait à la Constitution Polonaise. Profitant d’un texte de loi des années trente toujours en vigueur qui permettait la constitution de Comités ad hoc sans obligation des les enregistrer, il a utilisé le vide juridique qui ne rendait illégales que des associations qui auraient reçues une notification de refus d’enregistrement. C’est pourquoi le KOR n’a jamais présenté de demande d’enregistrement et, s’il avait des membres, il n’avait ni Conseil d’Administration, ni statuts, ni cotisations.
Il commença à publier ses propres bulletins. Grâce aux contacts avec les journalistes étrangers et l’émigration (aussi par l’intermédiaire de la Radio Europe Libre), il transmettait des informations sur son activité à un public très vaste. Les milieux de KOR donnèrent naissance à beaucoup d’initiatives oppositionnelles en rassemblant des centaines de personnes. Un réseau d’éditions clandestines se développa en dehors du contrôle de la censure – de plus en plus de journaux et de revues, et par la suite aussi de livres furent publiés. La Société des cours scientifiques menait aussi son activité d’auto-formation.
KOR fut l’un des mouvements de l’opposition qui se référait aux résultats de la Conférence d’Helsinki pendant laquelle l’Union soviétique s’engagea à respecter les droits de l’homme. En mai 1976, le dissident russe Andrei Sakharov créa le Groupe moscovite d’Helsinki, en juillet 1976, KOR entama son activité et en janvier 1977, en Tchécoslovaquie, fut publiée la Charte 77.
De temps en temps, ils réussissaient à avoir des rencontres comme celle, organisée en été 1978 à la frontière polono-tchécoslovaque, des plus importants militants du KSS « KOR » et de la Charte 77 (entre autres de Jacek Kuron et de Vaclav Havel). En Pologne, aussi virent le jour en 1977, d’abord le Mouvement de défense des droits de l’homme et du citoyen (ROPCiO), et ensuite d’autres groupes d’opposition qui représentaient souvent des options idéologiques différentes.
On estime que, vers la fin des années soixante-dix, le nombre de personnes engagées dans l’activité oppositionnelle s'élevait à environ 500 personnes actives en plus des 1000 qui s’y associaient occasionnellement.
Le pays plongea cependant dans un chaos économique. Les hausses de prix camouflées, l’inflation de plus en plus grande, amenèrent au début de 1980 à un manque sur le marché de presque tous les produits. Le 16 octobre 1978, Karol Wojtyla est élu à la surprise générale pape de l'église catholique romaine. En 1979, la visite de Jean Paul II en Pologne fit comprendre aussi bien à la société qu’au pouvoir communiste les Polonais avaient un point d’appui en dehors des structures du régime
Le baril de poudre n'allait pas tarder à exploser. Les milieux ouvriers, intellectuels, laïcs et catholiques étaient enfin prêt à lutter ensemble.
Sources.
Gierek, l'Illusion de la modernité. Pierre Buhler
Alicja Wancerz-Gluza (Centre KARTA)
Trentième anniversaire du KOR Christophe Jussac
|