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Rends toi, lecteur !

Dossier Czerwony orzel, matricule : 332548


Tu entres dans une région, une ère, un moment et un souffle inédits pour toi. On peut effectivement entrer dans un souffle, oui. Ne sors-tu pas parfois de toi-même, comme en expirant, pour mieux y voir autour de toi ?
Bon, très bien, plus d’hermétisme gentillet. Nous y voilà, c’est ici que tu rends les armes, lecteur, car ce n’est plus toi qui va planer avec l’aigle polonaise au dessus de ces parcelles wislanes. Là, tu ne vas plus rien voir. Je t'enjoins donc de baisser tes défenses et de rehausser ton regard, au plus tôt, vers l’ « au dessus des terres » ; le firmament de Pologne, c’est également une parcelle d’Elle, en effet. Tu oublieras donc de tenter de comprendre et tu ne feras qu’entendre, sans armure. Tiens, par exemple ceci (1) :

« -Ouais, chez nous, à Braniewo (2), ce qu’on voit le plus, c’est les combines de merde, les moskales (3) qui trafiquent de tout, y compris les nanas, t’as plus que ça… 
-Ha bon, t’as été élevé pour ça, toi ? C’est pour ça que t’es né, toi aussi?
-Ben non, mais la Pologne, c’est aussi ça, notre pays, non ?
-Des gros lourds en survêt.(4) qui crachent partout et des putes de la route (5), il y en a partout, non, moi je te parle de notre vraie Pologne.

-La Pologne éternelle et toutes ces conneries…
-Mais non, pas ça, mais tout le reste, plutôt. Regardes, l’autre fois, tu as discuté avec Kasia du noir du ciel la nuit. Pourquoi la nuit est noire alors qu’il y a des milliards d’étoiles ?
-Oui, plus exactement, rien que dans la voie lactée, des milliards, mais en fait, des milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards, exactement trente milliards de trillions dans l’univers visible. La nuit devrait être aveuglante, glaciale, argentée, éblouissante, tapissée d’étoiles, où que tu regardes.
-Donc, c’est bien Edgard Poe qui a donné la meilleure réponse, un écrivain, pas un savant. Si la nuit est à peu prés sombre avec quelques constellations charmantes ici et là, c’est que toutes les étoiles ne sont pas nées, pas encore pour nous.
-Tiens, je savais pas qu’il avait dit ça, déjà à cette époque. Oui, le temps que leur lumière nous parvienne.
-Donc, le temps est soumis, assujetti à notre cher vieil univers.
-Oui, on en revient à ce que je t’avais expliqué de l’énigme toujours non résolue de la forme et de l’avenir de notre univers. Tu as assez mal expliqué à Kasia le concept de courbure de l’univers, elle a pas compris.
-Mais je sais pas ce que c’est, moi-même, la courbure, cette quantité d’énergie-matière-espace-temps totale de l’univers, c’est comme la dialectique stalinienne, tu ne feras pas avaler ça à un polonais.
-Ouais, bon. La constante cosmologique nulle ou non nulle, je comprends que cela soit lourd à digérer, mais la courbure mesurable de nos jours nous indique….
-Oui, que la masse de l’univers est inférieure à la masse critique, donc que l’univers va continuer à s’étendre indéfiniment, pour l’éternité. Sauf qu’on sait aussi que cette masse totale de l’univers est en grande partie invisible, donc non mesurable.
-Ce qui ne change rien, puisque la constante n’étant pas nulle vraisemblablement, l’univers malgré une masse trop grande, ne se contractera pas de toute façon et s’étendra à l’infini et sans fin.

A ce stade, lecteur, tu es vaincu, tu n’y as rien compris même si tu ne caches pas une curiosité certaine s’agissant de la…du… comment dire…euh….de ce qui t’entoure.

-Nous finirons donc par voir un ciel argenté et uni, la nuit.
-Moi je comprends pourquoi les polonaises s’en foutent un peu de la cosmologie et de la physique fondamentale des corps. Ce n’est pas par paresse, c’est par sagesse. C’est vrai que ca fout les jetons de s ‘imaginer seuls au confins du vide, en plus de la matière noire insécable, sur des milliards d’années lumière.
-Kopernik n’aurait jamais dû être polonais. Ouais, ca fait peur, rien qu’à voir la tronche d’Andromède (6) , c’est en même temps d’une grande beauté, certes étrangère, mais aussi, intimidant, limite terrifiant. Tu envoies un message en direction d’Andromède, le bord de la spirale ne le recevra que dans 2,2 millions d’années, et pourtant il voyagera à 300 milles kilomètres à la seconde. Et pourtant, on la voie à l’œil nu, si loin!!! Gueules « Andromède, c’est moi! », elle t’entendra seulement dans 2,2 millions d’années.
- Andromède, c’est moi! Un jour, un gars, un français rencontré à la fac, m’a dit que les prénoms polonais masculins le fascinaient et l’intimidaient pour la plupart, lui paraissaient légendaires, fantastiques et que ce qui les rendaient humains et chaleureux, au final, c’était leur diminutif. Mais qu’en même temps, c’est cette dualité qui les rendaient uniques.
-Je vois, tu veux dire que moi, Waldek, je suis en réalité Waldemar/Waldek.
-Oui, à moitié boyard du grand Duc (7), ombrageux et mythique et l’autre, le Waldek qui prépare très bien les Ogorki Kiszone (8).
-Et toi, Boleslaw/Bolek, mystérieux et glaçant chevalier des forêts impénétrables de la vieille Prusse (9) ancestrale et aussi celui qui bouffe, ces concombres plus vite qu’un goret, à la vitesse de la lumière, tiens.
-Un polonais est donc un petit univers: à la fois prétendument immense énigme froide et inquiétante mais en fait, chaleureux et gentiment déconneur, de la poésie de la vie quotidienne.
-C’est d’ailleurs vraiment une idée de l’éternité , ces ogorki kyszone, on pourrait kyszac, kyszac à l’infini, le faire sans s’arrêter et cela existe depuis la nuit des temps de notre Pologne.
-Bon, allez grand amas (10) , viens t’écouter un bon vieux Maanam, j’ai même un peu d’Hevelius (11) qui traine dans ma constellation « placard du haut ».
- Il pleut encore sur Braniewo. « Pada deszcz ale cie kocham, kocham, kocham, kocham (12) »…

Lecteur! Je te libères à présent, seulement, comme tribut, tu paieras, par un regard vers les cieux, qui ne sont pas les mêmes, malgré les apparences et où que tu sois que ceux de la Warmie, la grande, l’immense, la Belle Warmie, terre et ciel de Pologne, constellation insondable.

PROCHAIN EPISODE: « Mon cœur de Silésie. »

 

1: Le dialogue suivant est en grande partie véridique, entre deux jeunes gars de Braniewo.

2: Chef lieu de la Warmie, ville voisine de Frombork, dont Mikolaj Kopernik (Nicolas Copernic) fut le chanoine de la cathédrale et où il a vécu un long temps; région polonaise accolée à la Baltique et frontalière de Kaliningrad/Krolewiec/Königsberg/Karalilaucius, l’enclave russe en pays balte où , en effet, des trafics divers opèrent.

3: Contraction dérivée de « Moscovites » , nom très péjoratif donné aux russes de la Moskova (au-delà du Dniepr et de l’Ipout, en opposition aux russes blancs et aux ukrainiens, les « ruthènes » ) par les polonais, les biélorusses et les lituaniens depuis les guerres ancestrales, principalement depuis le XVI ème siècle, les opposant aux « grands russes moscovites » . L’expression persiste encore, surtout dans les régions sub-baltiques de la Pologne.

4: les  « dresiarzy », contraction de « dres », survêtement en polonais. Archétype du glandeur un peu gangster et prétendument illettré, apparu depuis une dizaine d’années en Pologne, avec le règne de la société de consommation; habillé, donc, en survêtements.

5: En polonais « tyrowki », dérivé de « Tyr », les gros camions de transports routiers. Prostituées, souvent exploitées par de puissants réseaux mafieux trans-nationaux, nombreuses sur certaines grandes routes de transit en Pologne, dont les axes menant à Kaliningrad.

6: La grande galaxie d’Andromède ou Galaxie M31 est l’objet céleste certainement le plus fascinant qui soit: il est en effet le plus lointain visible à l’œil nu. C’est une galaxie située à 2,2 millions d’années lumière de la nôtre, la voie lactée et de structure et de tailles similaires. On peut la distinguer entre les deux « crinières » de la constellation de Pégase (le grand carré).

7: Le grand Duc de Lituanie, titre des souverains de la vieille Lituanie, grande nation balto-ruthène qui, au faîte de sa puissance du XI ème au XIV éme s. s’étendait de la Baltique à la Crimée. Les Boyards étaient les chevaliers ennoblis, directement au service du grand Duc. Le grand duché de Lituanie fut « fusionné » avec la couronne polonaise au XIV ème siècle pour former le plus grand état organisé d’Europe.

8: Concombres préparés aigres-doux et laissés en « macération » douce pendant plusieurs semaines dans un mélange d’aromates (dont l’aneth). Merveille de la gastronomie slave, se mangent en toutes occasions. La tradition de cette préparation est ancestrale. Les Ogorki polonais n’ont pas le même goût que les russes, biélorusses, ukrainiens, slovaques ou lituaniens et chaque région, ville, quartier, district et famille de Pologne possède son propre savoir-faire.

9: La Prusse, avant d’être envahie et germanisée entre les 8 ème et 12 ème siècles par les peuplades teutonnes d’outre Öder/Odra, était le nom natif d’une civilisation slavo-balte exterminée par ceux-ci et dont on a repris le nom pour en faire celui de l’état prussien germanique dont on connait le destin. La vieille Prusse occupait le territoire actuel des Poméranies allemandes et polonaise ainsi que de la Warmie polonaise, le littoral russe de l’enclave et jusqu’à la Samogitie lituanienne.

10: Un amas est l’intitulé peu élégant d’un gigantesque regroupement de galaxies « voisines » en groupe dit local qui occupe, en général, plusieurs centaines de millions d’années lumière dans l’espace! Notre amas « local » est celui de la Vierge. Il regroupe des centaines de galaxies, elle mêmes formées de milliards d’étoiles.

11: Johannes Hevelius/Janusz Heweliusz, nom d’un savant, astronome polonais né à Gdansk en 1611, créateur du grand observatoire de la ville et un des premiers cartographes de la lune. C’est également le nom d’une bière blonde semi-ambrée brassée dans la région de Gdansk, dont la production a été malheureusement arrêtée en 2000.

12: « Il pleut, mais je t’aime, aime, aime, aime ». Paroles d’un titre du groupe de rock polonais « Maanam » des années 80-90 qui a repoussé les limites de son propre genre, pourtant déjà riche, par l’inspiration inouïe de ses compositions et l’interprétation stupéfiante de la chanteuse Kora. Il a prouvé, avec beaucoup d’autres( Republika, Various Manx, récemment Goya ou Myslowitz), que la langue polonaise pouvait, elle aussi, magnifier le rock inventif. Si ce groupe avait été anglo-saxon, il serait au firmament des critiques et du public dans le monde entier.

 

Blanc et Rouge par Pan Bruno (les Archives)





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