Quand le patriarche de Kaniew délaissa, pour paraphraser une formule du latin d’Eglise, ce monde terrestre pour gagner la patrie céleste, son quatrième fils Pierre se trouvait dans sa dix-neuvième année et était donc mineur. Il atteignit sa majorité légale (fixée alors à 24 ans) en 1799 et comme on sait, devint père dès 1801. Comme déjà dit aussi, nous l’appréhendons alors par deux fois sous le nom, autrement inconnu des registres de Koźmin, de PACIOREK.

Ce nom sans lendemain, ce nom éphémère détient peut-être son pesant d’information sur ces quelques années d’histoire obscure de notre aïeul Pierre.

Paciorek est un nom commun qui possède selon le dictionnaire deux significations : soit il désigne la perle d’un collier (ou d’un rosaire), soit il représente, et c ‘est le sens premier, la forme diminutive de pacierz et il veut dire prière. En tant que nom de famille, PACIOREK, descendant polonais du Pater noster latin bien connu, a dû initialement avoir la valeur d’un sobriquet plus ou moins railleur.

Ici ou là, au gré de nos recherches généalogiques, nous sommes tombés sur des individus porteurs de ce nom, et pour la plupart, de religion protestante : caractère qui, en Pologne, le plus souvent, va de pair avec une origine allemande. A ces mêmes PACIOREK sont attribués d’ailleurs parallèlement d’autres patronymes de consonance véritablement germanique.

Or, les livres paroissiaux de Wielowieś recèlent, au bas d’un acte de mariage daté du 5 novembre 1810, la trace discrète d’un tel “dissident”, Valentin PACIOREK, domicilié dans notre village ancestral de Kaniew : preuve que la population polonaise locale appliquait ce sobriquet à une (ou à la seule) famille protestante installée à demeure chez elle. Plusieurs fois cité, malgré sa qualité de dissident religieux, comme témoin ou parrain, ainsi que sa femme Suzanne, ce Valentin, socialement qualifié de “scultetus” ou d’ “okupnik” (paysan libéré de la corvée par rachat), portait le nom allemand de BADE. On retrouve les membres de cette famille BADE dans les registres de mariage de la paroisse évangélique (luthérienne) de Koźmin . Signe possible d’ “intégration”, au mariage de son fils Friedrich en 1820, on prend la peine de noter le prénom de Valentin BADE sous trois formes différentes, et en premier lieu sous sa forme polonaise de Walek!

Entre ce Valentin baptisé PACIOREK par la vox populi et notre Pierre ZAGRODZKI un temps réputé PACIOREK lui aussi, nous soupçonnons qu’il a dû se nouer une quelconque relation d’affinité, consécutive, pourquoi pas, à la disparition de Valentin KANIEWSKI. Pierre s’est-il engagé comme valet de ferme au service des BADE, ou même, a-t-il été déclaré leur pupille ? Logé notoirement durant plusieurs années chez les “PACIOREK” de Kaniew, on comprendrait alors pourquoi, une fois marié, il fut à Cegielnia doté de cette identité transitoire. On connaît bien d’autres cas où une personne s’appropriait, ou plutôt se voyait conférer, le nom de la terre qu’elle cultivait, de la ferme qu’elle habitait, du patron qui l’employait… Mais indépendamment de cette hypothèse séduisante et conforme à l’usage coutumier, une chose est sûre: le nom de PACIOREK que nous avons trouvé accroché au père de Rosalie GRODZICKA, c’est un doigt de plus qui pointe généalogiquement en direction de Kaniew.

Si nous entrevoyons confusément le processus qui a conduit l’un des enfants KANIEWSKI à récupérer cette appellation de PACIOREK, quel est donc celui qui en a amené sept à “basculer” sous celle de GRODZICKI ? On aperçoit bien une raison objective: la perte de la terre du sołtys de Kaniew. Aux orphelins déchus du fonds et du nom paternels, se devait d’échoir en partage une identité neuve.

Neuve vraiment, choisie arbitrairement ? Nous pouvons en douter : les conglomérats de noms agglutinés autour d’un individu donnent souvent au généalogiste qui s’y empêtre le sentiment que régnait un “flou identitaire” généralisé, soumis à de brusques changements inexpliqués, mais cette capricieuse “météorologie onomastique” n’est que d’apparence ; ces variations avaient leur fonctionnalité et leur raison d’être, compte tenu que les noms ruraux, pourtant très stables et très anciens en eux-mêmes, n’étaient alors que des supports provisoires d’identité, traduisant la situation familiale, mais aussi économique et sociale de la personne.

Alors, pourquoi cette émergence du nom de GRODZICKI après 1800 ? Pour éclairer un peu cette question, faisons un détour du côté de Galew, village que nous connaissons déjà, peuplé d’une pléthore de sołtysi. Parmi ceux-ci, on distingue de nouveau ceux qui le sont par excellence et qui se passent de tout autre nom : à l’imitation de Kaniew qui a ses KANIEWSKI, on a donc ici de purs sołtysi de Galew, des GALEWSKI.

Pour les suivre, nous pouvons aussi nous appuyer sur un travail systématique de mise en fiches familiales, avec cet avantage que les registres de Wałków permettent de remonter jusqu’en 1711. De l’examen de ces fiches, il ressort que les divers SOŁTYS alias GALEWSKI sont tirés d’une souche unique, puisqu’ils descendent tous d’un Paul “scultetus” marié en 1742 à Agnès JANCOWNA. Au fil du temps, des membres de la famille s’individualisent, momentanément, en devenant, qui MALINA, qui PIDAK, c’est-à-dire en reprenant des noms anciennement usités du terroir de Galew. Mais, à l’aube du XIXe siècle, toute cette famille se met à recourir (quoique non exclusivement) au patronyme de KOWALSKI, parfaitement courant en Pologne (kowal signifiant forgeron), mais totalement ignoré jusque là à l’échelon de ce village de Galew.

On pourrait sans fin se perdre en conjectures sur les raisons du “choix” étonnant d’un banal KOWALSKI, préféré à un GALEWSKI ou un SOŁTYS tout aussi honorables, si le « totalement » qu’on vient d’écrire n’ avait souffert une exception : dans l’acte rédigé en 1745 pour le baptême d’un fils de Paul, le nom de KOWALSKI, suivi de l’inévitable scultetus, figure en toutes lettres, pour l’unique fois de tout le XVIIIe siècle. Le nom qu’on aurait pu croire une nouveauté “forgée” pour satisfaire à des besoins administratifs modernes n’avait donc fait que cheminer souterrainement, à l’insu, ou presque, des registres de la paroisse.

Pour en revenir à notre propos, et fort des enseignements de ce cas analogue, nous inclinons à penser que nos sołtysi de Kaniew portaient déjà au XVIIIe siècle, en quelque sorte à titre privé, ce nom de GRODZICKI dont leurs descendants du XIXe paraissent si soudainement investis : un nom qui ne fut pas volontairement occulté, mais qui resta comme inexprimé à l’arrière-plan, supplanté par la force tranquille de ce statut social de sołtys. Quand ce statut faillit dans les circonstances que l’on sait, il devint inadéquat de parler de sołtysi de Kaniew à propos de gens qui ne l’étaient plus. Inactuel, et en un sens cruel, KANIEWSKI s’effaça, et GRODZICKI s’imposa, dans la continuité d’une tradition familiale dont les archives paroissiales n’ont gardé il est vrai, sauf distraction de notre part, aucune trace probante.

Le nom de KANIEWSKI, cependant, poursuivit une carrière des plus honorables, mais par l’entremise d’un demi-frère de Valentin. Un Pierre KANIEWSKI en effet (né en 1758 du second mariage de Pierre sołtys de Kaniew) fait son apparition dans les registres de Koźmin à partir de 1792. Meunier de profession, marié à une Gertrude (alias Suzanne) et installé au village de Staniew, il jouit de signes extérieurs de notabilité qui ne trompent pas : les épithètes d’ “honestus” et même de “famatus” pour lui-même, et pour ses sept enfants, un parrainage honorifique choisi entre quelques-uns des représentants les plus éminents de la bonne bourgeoisie de Koźmin. Ce KANIEWSKI de Staniew se pose en digne successeur de nos sołtysi de Kaniew.

On imagine sans peine, au sein de ces lignées rurales marquées par les veuvages et les remariages, les tiraillements provoqués par les délicates questions d’héritage. Se peut-il qu’une affaire de ce genre ait abouti à une division familiale, et que la branche issue de Valentin et d’Agnès ait trouvé dans l’emploi du nom GRODZICKI une manière de formaliser la scission ? On ne sait, mais on en évoque au moins l’éventualité, car les raisons ont pu être diverses et se cumuler qui firent tomber le nom de KANIEWSKI en désuétude.

Pour parachever l’enquête sur les épines, pardon, les racines paternelles douloureusement enchevêtrées de notre Rosalie GRODZICKA, nous ne pouvons mieux faire que de laisser briller son nom une dernière fois, à la lumière de l’étymologie. Cette science est capable des pires tortures, mais dans le cas présent, simple et transparent, nous n’aurons pas à recourir à ces extrémités. On y reconnaît sans difficulté un radical grod, répandu dans tout le monde slave, où il désigne l’oppidum, la cité fortifiée, le bourg. En Pologne, il se repère dans quantité de noms de lieux, tels que Grodziec, Grodzisk, Gródek … Un homme lié d’une façon ou d’une autre, et par exemple par ses origines, à l’une de ces localités, pouvait recevoir le nom de GRODZICKI.

Opter pour ce Grodziec-ci ou ce Grodzisk-là, décréter que ce fut ici sur la carte, et non ailleurs, le berceau de cette famille, on ne s’y risquera pas, étant donnée la minceur de nos connaissances sur les GRODZICKI du domaine de Koźmin.

Jalons pour l’histoire des Szyia ( Szyja )