Francja Polska

 

La fièvre généalogique a gagné aujourd’hui en grand nombre les petits-enfants et les arrière-petits-enfants de ces milliers d’ immigrés polonais arrivés en France dans les années vingt et trente du vingtième siècle. Au fil du temps, la conscience de leurs origines particulières s’est réduite à peu de choses, et parfois, seul le nom de famille est là encore pour témoigner d’un passé déjà bien enseveli .

Et voilà que l’on désire soudain refaire en sens inverse le chemin de l’ancêtre migrant, retrouver en Pologne des racines et un peu de son identité perdue, et annuler en quelque sorte symboliquement un déracinement déjà pratiquement séculaire.

A ce désir de récupérer son histoire familiale s’opposent hélas des obstacles bien concrets : plusieurs centaines de kilomètres et quelques frontières (aujourd’hui invisibles …) , l’oubli de la langue polonaise, les idées préconçues (les guerres, les guerres, tout aurait brûlé …) ainsi que l’ignorance des portes où l’on peut frapper pour s’informer. Les guides généalogiques, qui pullulent pourtant sur le marché français, et qu’il faut évidemment connaître pour découvrir les méthodes de base de la recherche, ne disent pas grand chose sur les possibilités d’ investigations en Pologne.

Aussi, le petit « Passeport pour la Pologne » que voici vous est-il proposé pour combler une lacune, pour vous aider à vous faire une conception plus précise de ce qui vous attend. Il n’a d’autre ambition que de baliser votre itinéraire et de vous éviter quelques impasses et pertes de temps .
Il ne prétend certes pas envisager tous les problèmes ni analyser toutes les situations. Il n’entend pas explorer les territoires orientaux, autrefois polonais, actuellement ukrainiens ou biélorusses, d’au delà du Bug. Il ne s’aventure pas sur le terrain des recherches nobiliaires. Il ne se penche pas non plus sur le cas des communautés minoritaires de la Pologne, juive, protestante, orthodoxe ou autres… Tel quel, il reflète l’expérience particulière de quelqu’un qui a lui même appris sur le terrain, et dont les ancêtres appartenaient généralement à un monde paysan et catholique, plus ou moins prolétaire, sous domination prussienne au XIXe siècle et, au début du XXe siècle, contraint à l’émigration.

QUELQUES DERIVES A EVITER AU DEPART

 

1) la boulimie patronymique :

On s’en va contacter un maximum de personnes portant le même nom que soi , sous prétexte qu’il doit s’agir de cousins potentiels. Avec l’enthousiasme du néophyte, on rassemble une liste impressionnante d’individus, aux quatre coins de la Pologne et de la terre, qu’on croit pouvoir bientôt relier à un ancêtre commun. On se sent même investi de la mission sacrée de retrouver l’unité perdue de tant de branches disparates, de recomposer en majesté l’Arbre de la tribu. On fait, ou l’on tente de faire, la généalogie de tout ce monde. Au bout de bien des efforts, ce n’est pas un arbre que l’on a devant soi, c’est une forêt équatoriale mêlant arbres géants et arbustes nains, aux racines pourtant résolument séparées. On aura tout simplement oublié que des familles tout à fait distinctes partagent le même nom, qu’il existe des noms rares et d’autres beaucoup plus courants, et que le nom ne suffit pas en règle générale à prouver un lien de parenté.

2) le rêve nobiliaire :

Il suffit parfois d’une légende familiale incertaine et d’un suffixe en -ski accroché au bout de son nom pour s’ inventer des ancêtres gentilshommes à retrouver toutes affaires cessantes et à tout prix. Or, rares sont les noms de famille spécifiquement nobles. La plupart des noms de famille dits nobles sont aussi portés par des familles paysannes ou bourgeoises. Le mythe du « -ski de noblesse » a la vie dure. Postuler un blason avant toute recherche généalogique n’a pas de sens.

3) le salut par Internet

Ne pas confondre « recherches généalogiques » et « recherches sur Internet ». Même si Internet facilite énormément, de plus en plus, le travail du généalogiste qui y trouve de précieux outils et de précieux documents, il ne faut pas s’imaginer y découvrir forcément en quelques clics son arbre « clé en mains ». Assez peu de familles polonaises ont jusqu’ici fait l’objet de recherches . Ne pas s’attendre donc à ce qu’une main invisible ait déjà dessiné votre arbre à l’avance. Partez avec l’idée que tout est à découvrir par vous-même, et appliquez d’abord la maxime  » Aide-toi, Internet t’aidera ».

4) le salut par la correspondance

« A quelle mairie faut-il écrire pour qu’ « ils » me fassent des recherches ? « , entend-on souvent demander .
Bien sûr, le chercheur sera amené à écrire aux institutions civiles et religieuses polonaises pour obtenir ponctuellement certains actes. Mais ni les employés de l’état civil, ni les curés des paroisses, ni les archivistes n’ont pour fonction de faire à votre place des recherches que vous ne pouvez accomplir vous-même. Ne pensez pas vous décharger sur autrui d’une tâche qui vous incombe en priorité, puisque c’est vous, n’est-ce pas ?, qui souhaitez connaître vos origines.

PARTIR D’UN BON PIED : SE PREPARER EN FRANCE

En matière de généalogie, partir à l’aventure en sifflotant «  mains dans les poches » n’est évidemment pas une posture recommandable.

Se documenter un peu sur l’histoire de la Pologne, ne serait-ce qu’en consultant quelques sites et cartes historiques qui abondent sur Internet, ne peut nuire.

Se renseigner un minimum sur la grammaire polonaise n’est pas moins à encourager : madame Poniatowski, en Pologne, se dit pani Poniatowska. Les Poniatowski, en Pologne, s’affichent Poniatowscy. Je peux décliner l’invitation à visiter la demeure ancestrale des Poniatowski, dom Poniatowskich, mais non pas ignorer que le polonais est notoirement langue à déclinaisons. Aussi, faute de temps, je dirai respectueusement merci à monsieur Poniatowski, panu Poniatowskiemu, et dans la foulée, à madame, pani Poniatowskiej, ou pour faire court, à monsieur et madame, państwu Poniatowskim. Mais je regretterai sans doute toute ma vie d’avoir snobé l’offre de monsieur Poniatowski, pana Poniatowskiego.

Se familiariser avec le système orthographique polonais, sur la façon dont les noms et les mots polonais se lisent et se prononcent, à l’évidence, cela aussi s’impose. Savoir qu’il n’ y a pas de

« chat » dans « Malecha »  ou que le nom de notre champion Michel Jazy rime en Pologne plutôt avec « Yazé », c’est bien le minimum de respect que l’on doit à nos ancêtres des régions voisines de la Vistule et de l’Odra. Savourons le plaisir de dire du mieux possible, comme dans notre patrie d’origine, les prénoms et les noms de nos aïeux slaves. Ce site pourra nous y aider :

http://www.oddcast.com/home/demos/tts/tts_example.php

A condition cependant de prendre la précaution d’écrire le patronyme avec les signes diacritiques propres au polonais et disparus en terre étrangère. « Zajac» doit impérativement redevenir
« Zając » pour être prononcé correctement : « Zayontz ». Le cas échéant, il faudra corriger les erreurs de lecture qui ont fait subir au nom de famille des modifications imprévues, tels ces Jakubowiez et ces Stackowiak made in France dont on devine heureusement facilement qu’ils proviennent de Jakubowicz et de Stachowiak made in Poland.

Fâcheusement, les noms de lieu, également, ont parfois été maltraités plus ou moins dans les mairies françaises. De ce fait, quand nous découvrons dans les premiers actes d’état civil indispensables au démarrage de nos recherches une localité « introuvable » en Pologne, ne nous hâtons pas de conclure qu’elle a disparu ou qu’elle a changé de nom après la guerre, envisageons la possibilité d’une erreur de transcription.

D’autres fois, l’employé de mairie, qui ne se doute pas que beaucoup de Polonais, avant d’arriver en France, sont partis travailler de longues années dans les régions industrielles allemandes, en particulier celle de la Ruhr en Westphalie, place « d’office » en Pologne des villes en réalité situées à proximité du Rhin. J’en ai même rencontré un qui a cru bien faire en corrigeant un « Hamborn », qui ne lui disait rien, et l’a remplacé par Hambourg, qui évidemment lui parlait davantage !

Pour nous désorienter peut-être encore un peu plus, nos documents français d’état civil mentionnent aussi des endroits qui, à première vue, nous semblent bel et bien de consonance germanique. Mais prudence : ne sont pas rares les localités polonaises qui possèdent aussi une version allemande de leur nom. Si l’on n’a pas trop de peine à retrouver Krotoszyn dans

« Krotoschin », Poniec dans « Punitz », voire Leszno dans « Lissa », il est moins simple, derrière
« Radenz » de reconnaître Borzęciczki, de deviner que « Strasburg », n’est autre que Brodnica, ou bien de déceler la ville de Bydgoszcz sous un tonitruant « Bromberg ».

Mais n’oublions pas de nous servir d’Internet :

https://pl.wikipedia.org/wiki/Niemieckie_nazwy_polskich_miejscowo%C5%9Bci

Nos problèmes de localisation, cependant, peuvent se trouver totalement indépendants des erreurs de transcription françaises, des zigzags migratoires de nos ascendants, ou de la versatilité des dénominations, tantôt slave, tantôt germanique, des noms de lieu.

Il suffit que l’acte d’état civil que l’on vient de se procurer en mairie nous « révèle » que notre ancêtre est natif, par exemple, de Zalesie, pour que nos perspectives de recherches soient, subitement, très sérieusement freinées.

Le site http://mapa.szukacz.pl/ nous apprend en effet que la Pologne, dans ses frontières actuelles, compte 330 Zalesie … ou encore 474 Piaski, 290 Kąty, 469 Nowa Wieś, 846 Wola, 380 Budy, 121 Ostrów …

Alors, si possible, pour échapper au flou artistique, on fera appel à la mémoire familiale, aux contacts éventuels avec des membres de la famille restée en Pologne, et bien évidemment aux précieux documents restés en notre possession (une lettre ou une photographie peut fournir une adresse, un acte de baptême, de mariage ou de sépulture, le nom d’une paroisse, d’un diocèse, un acte d’état civil mentionnera une voïévodie, ou un district -powiat en polonais, Kreis en allemand-). Trop souvent hélas, les actes français ne se préoccupent pas d’apporter ce genre de précision.

Quelquefois, on sera tiré d’affaire grâce aux informations tirés des décrets et surtout des dossiers de naturalisation, aux fiches d’étrangers conservés dans les mairies ou dans les commissariats, aux recensements communaux.

http://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/web/guest/dossiers-de-naturalisation

https://www.beskid.com/phorum/

Dans nos efforts pour situer au plus près notre famille en Pologne, on se souviendra que certains patronymes sont rares, typiques de certaines régions. D’autre part, on n’ira pas rechercher des porteurs d’un nom « Tokarczuk », par exemple, du côté de la Poznanie. Le suffixe -czuk à lui seul nous prévient en effet de ne pas trop nous éloigner de l’ Ukraine…

Pour avoir une idée de la fréquence et de la répartition actuelle des noms de famille, il existe un site très sympathique, parce que très visuel :

http://www.moikrewni.pl/mapa/

Les cas naguère désespérés se résolvent peu à peu avec les progrès rapides de l’indexation sur divers sites en ligne (on en reparlera plus bas…) . L’ancêtre émigré, né en Pologne dans le dernier quart du XIXe siècle, ou dans la première décennie du XXe, a de plus en plus de chances d’être estampillé « indexé », pour la plus grande joie de ses descendants ci-devant désemparés …

Quand les questions de localisation auront trouvé leur solution, enfin l’heure des recherches en Pologne aura sonné !

A LA RECHERCHE DES DOCUMENTS POLONAIS

Il existe une grande variété de documents, mais pas de démarrage de nos recherches généalogiques sans exploration de l’état civil , des registres laïcs ou religieux qui ont gardé la trace des naissances, mariages et décès de la population (et je me limiterai à parler de ceux-ci).

Encore faut-il y accéder. Certains « anciens combattants » se souviennent de l’époque assez galère de la Pologne « populaire » qui n’était pas précisément le paradis des travailleurs de la généalogie. La moindre demande par correspondance d’ acte d’état civil coûtait cher en devises capitalistes, le ressortissant de l’ Ouest était persona non grata dans les Archives publiques … mais l’accueil était généralement fantastique dans les paroisses et les Archives des diocèses catholiques.

Aujourd’hui, après 1989 et la libération de la Pologne du joug soviétique, où en est-on ? A l’ère de la révolution numérique et de l’empire du clic facile, le chercheur est exigeant, impatient, voire fébrile, et il s’étonne et s’irrite des murs qui pourraient encore faire obstacle à son appétit féroce de« denrées » de label généalogique.

Soyons rassurés : les « denrées » polonaises prolifèrent de plus en plus sur Internet, mais tout n’est pas non plus encore à portée de clic, soyons réalistes.

Notre confort, en fonction des situations, sera donc à géométrie variable.

Premier cas, en principe plus défavorable. Les registres dont nous avons absolument besoin sont restés dans la paroisse, et il faudra nous rendre sur place. La suite dépendra de l’accueil et de la disponibilité de monsieur le curé. Certains prêtres méfiants (parfois à juste titre) demandent une autorisation de la curie diocésaine. Je ne suis pas sûr, aujourd’hui, qu’on vous laisserait seul toute la journée avec en poche les clés du presbytère, comme cela m’est arrivé jadis à Siedlemin, ou qu’on vous confierait plusieurs registres paroissiaux de Kobierno à emporter sous le bras pour en faire bon usage pendant quelques jours. Mais peut-être, comme pour moi en 2015 à Witaszyce, vous laissera-t-on travailler dans le bureau de monsieur le curé de 8 heures du matin à 8 heures du soir, en vous apportant le café accompagné d’exquises douceurs sur le coup de 10 heures, en vous invitant à l’obiad de 13 heures et à la kolacja de 19 heures. Il n’y a vraiment pas que pour les JMJ 2016 que les Polonais font preuve d’hospitalité !

On peut bien sûr aussi tenter sa chance à distance, donc rédiger un courrier, ou un mail, voire téléphoner directement. Parfois, il paraît que ça marche, pour des demandes évidemment très ponctuelles et très précises.

 

Deuxième cas, intermédiaire : les registres sont déposés aux Archives (de l’ Etat ou de l’ Eglise) mais indisponibles à ce jour sur Internet.
Là, le bon réflexe, la règle d’or, c’est de vérifier au plus vite s’il existe des microfilms mormons , en visitant la page catalogue de leur site :

https://familysearch.org/catalog/search

https://www.beskid.com/phorum/

Entrons le nom de la localité de notre choix. Les références des microfilms existants apparaîtront . Il n’y a plus alors qu’à les commander, les faire venir dans le centre mormon le plus proche, et puis aller aux dates fixées par rendez-vous consulter sur place le précieux gisement d’informations enfoui dans chaque bobine microfilmée.

A défaut de microfilms mormons, nous avons toujours la possibilité de nous rapprocher physiquement ou par correspondance des Archives.

Avant tout rapprochement, prenons la précaution de prendre connaissance en détail des informations que les Archives polonaises publient sur Internet. Il est bon de savoir à l’avance, par exemple, que les Archives archidiocésaines de Poznań sont fermées au beau milieu des vacances d’été, du 15 juillet au 15 août, tandis que les Archives publiques de Poznań font relâche tout le mois de juillet. Les horaires d’accueil de ces deux institutions sont revus à la baisse en période estivale, si bien qu’il peut s’avérer opportun, si l’on veut « rentabiliser » au maximum son déplacement, de programmer son passage à d’autres moments de l’année.

On ne peut que recommander l’approche « physique », quand c’est possible. Les copies d’actes ne sont pas gratuites comme en France et les Archives de l’ Eglise comme celles de l’ Etat facturent le temps passé à effectuer les recherches par correspondance.

Troisième cas, le top, c’est « on-line », hip hip hip hourra !
On aura ainsi la possibilité de travailler directement chez soi.

Quelquefois, ce sera grâce aux mormons (par exemple pour le diocèse de Częstochowa). Quand dans leur catalogue cité plus haut, on voit apparaître un logo en forme d’appareil photo, c’est que c’est disponible en ligne sur leur site.

Mais plus souvent, on aura recours à des sites polonais . D’abord, celui-ci :

http://searcharchives.pl/

Appelé en fait szukajwarchiwach.pl, c’est là que les Archives nationales polonaises depuis plusieurs années ont commencé à rendre accessibles à tous leurs ressources, pas seulement celles de l’état civil d’ailleurs (Merci à l’Union européenne et à ses fonds !).

Et ensuite celui-là, quant à lui géré par la Société généalogique de Pologne (Polskie Towarzystwo Genealogiczne) :

http://metryki.genealodzy.pl/

Ainsi que, pour la région de Couïavie-Poméranie :

https://www.genealogiawarchiwach.pl/

Si l’on ne trouve pas la localité qui nous intéresse sur les sites que l’on vient de mentionner, il ne faut pas conclure trop vite qu’il n’y a rien. Ladite localité ne possède peut-être pas de clocher paroissial ou de bureau d’état civil. Ce qui veut dire qu’elle dépend, sur le plan de l’enregistrement, d’une autre .

En Pologne en effet une paroisse (ou un bureau d’état civil) englobe généralement une bonne dizaine de villages et autres lieux-dits. Si l’un de nos ancêtres est né à Piaski, il ne s’ensuit donc pas ipso facto que Piaski soit le siège d’une paroisse.
Nous devons donc systématiquement déterminer de quelle autre localité la nôtre dépend, sur le plan administratif ou paroissial, sachant que la situation actuelle n’est pas automatiquement celle qui prévalait aux siècles précédents (de nouvelles paroisses ont été créées au fil du temps, des bureaux d’état civil ont été supprimés).
Pour ce faire, on pourra s’aider d’ Internet bien sûr, où beaucoup de paroisses et de diocèses polonais possèdent leur page avec des éléments d’histoire.
D’une très grande aide peut se révéler le « Dictionnaire géographique du Royaume de Pologne et d’autres pays slaves« , œuvre monumentale en 15 volumes, parue à la charnière du XIXe et du XXe siècles, car entre autres renseignements intéressants, il indique généralement pour chaque localité même infime la paroisse et la commune dont elle relevait à la fin du XIXe siècle (Słownik geograficzny Królestwa Polskiego i innych Krajów Słowiańskich, Varsovie : Sulimierski, Walewski 1880 1902). Ce précieux Słownik est consultable en ligne :

http://dir.icm.edu.pl/Slownik_geograficzny/

Globalement, la situation du chercheur d’ancêtres polonais, on le voit, est de plus en plus confortable, d’autant qu’il peut tabler sur le travail de tous les bénévoles qui, inlassablement, répertorient et en quelque sorte « pré-digèrent » les données généalogiques dont il a besoin.

Surfant sur les vagues déferlantes et grossissantes de l’indexation, il peut trouver en quelques instants des actes qui lui auraient naguère coûté des heures de fastidieuses recherches ! Il lui suffit de visiter, par exemple, les pages de la Société Généalogique de Pologne :

http://geneteka.genealodzy.pl/

http://www.geneszukacz.genealodzy.pl/

S’il est originaire de Poznanie, il courtisera régulièrement deux sites en lien avec la Societé généalogique de Grande Pologne (Wielkopolskie Towarzystwo Genealogiczne « Gniazdo ») , une base de mariages du XIXe siècle, d’abord :

http://poznan-project.psnc.pl/

et une autre base qui cherche à balayer plus large :

http://www.basia.famula.pl/fr/

S’il vient de la région de Lublin, il sera un fidèle « client » de Lubgens :

http://regestry.lubgens.eu/news.php

En Poméranie, il ne jurera que par le site de la Société Poméranienne de Généalogie :

http://www.ptg.gda.pl/

Du côté de Tarnów, il retournera consulter les mormons :

https://familysearch.org/search/collection/1985025

Dans les environs de Słupca, il ne se fera pas faute d’utiliser :

http://www.slupcagenealogy.com/SearchPg.aspx

Liste non exhaustive, bien entendu. A noter que les sites d’indexation ne donnent pas toujours accès direct aux actes originaux. C’est selon. De plus, les renseignements fournis sont plus ou moins complets. Il faudra aller voir de plus près les choses, ne serait-ce aussi que pour vérifier (on se doute que les bénévoles ont pu faire de temps en temps des erreurs de lecture et des étourderies en dépouillant les registres).
Et donc, voici venu le temps du « face à face  » avec les documents.


LES MAINS DANS LA PÂTE

Quelle allure ont-ils, ces documents ?

Eh bien, c’est selon, une nouvelle fois. Notamment parce qu’ils ne s’expriment pas toujours en polonais.

Une courte mise en perspective historique s’impose ici.

La Pologne slave, s’étant plongée, en 966, par la volonté du prince Mieszko, dans des eaux baptismales jaillies à Rome, s’est agrégée par là-même à la sphère européenne occidentale, de culture latine.

En outre, elle a accueilli depuis le Moyen-Âge sur son sol des communautés de diverses origines (Allemands, Juifs, Arméniens …) et après le mariage de Jagellon grand-duc de Lituanie et de sainte Hedvige d’ Anjou, princesse de Hongrie et « roi » de Pologne, elle s’est progressivement transformée en « République » multinationale (et fédérale), aux accents et couleurs autant baltes, biélorusse, ukrainien que proprement polonais.

Le drame des Partages subis dans les années 1772-1795, confirmés en 1815 après la défaite de Napoléon, a assujetti durablement les Polonais à la puissance russe orthodoxe et à deux puissances de langue allemande (Prusse protestante, Autriche catholique). Chaque « portion » de Pologne a vécu son histoire spécifiquement, et il en résulte, entre autres, des différences notables d’aspect et de contenu dans les actes en provenance des diverses partitions politiques.

Le point commun, cependant, c’est que, dans les trois parties prussienne, autrichienne et russe de la Pologne éclatée, le curé de paroisse assume les fonctions d’officier d’état civil et que ses registres ont valeur officielle. Il les dresse en double exemplaire ( les autorités civiles récupérant le « duplikat », aujourd’hui conservé par les Archives publiques). Autour de 1820, en l’absence de registres particuliers tenus par les rabbins ou les pasteurs , monsieur le curé rédige dans ses propres cahiers les actes relatifs aux habitants juifs ou protestants de sa paroisse. Des registres d’état civil purement laïcs ne seront institués que dans la zone prussienne en 1874; ailleurs, il faudra attendre 1945.

 

Dans la zone russe, dite Kongresówka, ou officiellement au départ « Royaume de Pologne », héritière directe du Grand Duché de Varsovie napoléonien, les actes, rédigés en langue polonaise suivant le modèle français, sont les plus détaillés, et les registres sont pourvus en principe de tables annuelles. Ces avantages incontestables sont compensés par le fait qu’à partir de 1868, un oukaze impérial décida de tout russifier  dans les écoles et l’administration : la langue russe supplanta donc le polonais dans un « Royaume de Pologne » dégradé en « province de la Vistule » . Par conséquent, il faut déchiffrer l’alphabet cyrillique. Heureusement, parfois (pas souvent), les tables ont été rédigées de manière bilingue, et l’on peut trouver aussi, dans le corps de chaque acte, la transcription en polonais du nom des intéressés. De même, les actes seront datés doublement , selon le calendrier orthodoxe (julien) et selon le calendrier grégorien (en décalage de 12 jours l’un par rapport à l’autre)

Ailleurs, c’est le latin qui domine, concurrencé cependant progressivement au cours du XIXe siècle par le polonais, mais le latin ne disparaît vraiment des registres qu’après 1945.

Pour tout ce qui est antérieur à l’époque des Partages de la Pologne (donc avant 1795), la suprématie du latin est incontestée ; épisodiquement, le polonais affleure, généralement en dehors des actes eux mêmes lorsque le curé se laisse aller à commenter les événements grands ou petits de sa paroisse.

Pour le généalogiste qui ne lit pas le polonais, cet usage dictatorial du latin est plutôt une aubaine. Les formules d’enregistrement des baptêmes, des mariages et des sépultures sont sujettes à certaines variantes mais n’ont rien d’hermétique. Il se rencontre même souvent au XIXe siècle, du moins en territoire prussien ou autrichien que les actes rédigés disparaissent au profit de simples tableaux à colonnes, ce qui facilite encore la lecture.

Quant à l’information elle même contenue dans les actes, on doit s’attendre à une certaine diversité dans un contexte général de laconisme. En principe, le XIXe siècle est quand même marqué par une amélioration appréciable de la qualité de l’information.

Prenons un quelconque acte de baptême : jusqu’aux deux premières décennies du XIXe siècle, on n’ y trouvera presque toujours qu’un seul nom, en l’absence du nom de jeune fille de la mère. Ce même nom de jeune fille peut très bien également ne pas être mentionné au décès d’une femme mariée ou au remariage d’une veuve (y compris dans le courant du XIXe siècle). Mais signalons aussi qu’en Galicie (Pologne du Sud-Est, rattachée à l’empire d’Autriche) , les actes de baptême du XIXe siècle se distinguent souvent par leur exceptionnelle richesse: non seulement on y indique le nom des parents du nouveau-né, mais en outre celui des grands-parents !

Regardons du côté des actes de mariage : avant 1795, rarement sera donné l’âge des conjoints. Plus grave sans doute, la filiation elle aussi est négligée, comme le lieu de naissance. La remarque vaut pareillement pour les actes de décès, et elle ne perd pas entièrement de son actualité au XIXe siècle.

De toute façon, il y a pire : une masse assez considérable d’actes est purement et simplement dépourvue de noms de famille. Certains actes de décès ne se soucient même pas du prénom, surtout quand il s’agit de jeunes enfants ou de vieillards ! Ce phénomène est d’une ampleur plus ou moins tragique selon les lieux et les époques mais heureusement il s’atténue pour disparaître à l’aube du XIXe siècle.

Deux remarques encore, plus positives : d’abord, l’émergence de mentions marginales de mariages, en regard des actes de baptême, dans le dernier quart du XIXe siècle ; ensuite, pour les décès, la fréquence de certaines indications assez précieuses : la cause du décès (encore que souvent on devra se contenter d’un « morbo ignoto » ou « indeterminato » : maladie inconnue) ; le nombre et l’âge des enfants laissés par le défunt, voire une estimation de l’héritage .

Par exemple, en date du 2 juin 1811, cet acte tiré des registres de Rozdrażew et concernant un dénommé Jacques, 50 ans , « komornik na Szewcowym » , paysan locataire dans la ferme des Szewc, au village de Nowawieś : « Il laisse une femme Catherine et d’un premier mariage un fils François de 19 ans; et de cette Catherine 2 enfants : Victoria 6 ans et Marianne 4 ans. Il laisse une chaumière qui lui appartient en propre, un jardin et une seule vache qui lui vient de sa première femme, et une seconde vache qui, elle, est de sa femme actuelle Catherine ». D’autres fois, un pauvre bougre n’a droit, en guise d’épitaphe, qu’à une formule assez sinistre : « reliquit nihil et neminem », il ne laisse rien ni personne.

A noter que les actes de la zone russe, comme en France, ne précisent jamais la cause du décès.

Dans la partition d’obédience prussienne, il en va de même en ce qui concerne les registres laïques mis en place après 1874, sauf en certaines occasions : quand il s’agit d’enfants morts à la naissance, de décès accidentels (une noyade par exemple) ou violents (quelqu’un retrouvé mort dans la rue, de nuit, tué par balle). Les actes ont alors une allure qui signale d’emblée qu’ils sont « extra-ordinaires ».
Par ailleurs, il faudra rester critique vis-à-vis des informations livrées par les actes de décès« ordinaires ». Ils peuvent être rigoureusement exacts, comme ils peuvent s’avérer plus ou moins délirants.
Il ne faut non plus trop attendre des actes de naissance « prussiens » : en dehors des mentions marginales de décès ou de mariages qui peuvent s’y rencontrer, ils sont d’une grande sécheresse. L’âge des parents n’y est pas même indiqué. On y notera du moins l’indication de la profession et de la religion.
En revanche, les actes de mariage « prussiens » sont beaucoup plus intéressants et riches en détails.
Ce qui console, ce sont les signatures, ou l’absence de signatures, que l’état civil prussien donne à voir. Nos ancêtres signent tantôt clairement à la polonaise, tantôt visiblement à l’allemande, tantôt hésitent ou mélangent les deux …

SE FAMILIARISER AVEC UN SYSTEME DE TRANSMISSION DES NOMS DE FAMILLE DEROUTANT

Personnellement, j’étais prévenu dès le départ : mes Orpel avaient porté naguère, comme l’ affirmait papa, un autre nom (Rzepka), et quand je réclamais des explications, on me répondait par une jolie légende familiale (un enfant Rzepka recueilli par des Orpel après qu’une épidémie de choléra l’ait rendu orphelin ). Ma première tâche généalogique fut en somme de vérifier tout cela. Il me fallut finalement tordre le cou à la jolie légende, mais aussi  constater le fait que mes Orpel ne s’étaient pas toujours montrés très fidèles à leur nom de famille originel, puisqu’ils en avaient utilisé au moins cinq autres …
Il me fallut aussi réaliser que mes Orpel ne s’étaient pas comportés  de façon singulière – c’était pareil avec d’autres familles. Il ne manquait pas d’actes où les noms étaient retouchés, raturés, corrigés, ou qui par un intrigant « alias », un « vel », un « genantt », un

« zwany » associaient deux noms bien différents entre eux.
Ces retouches et ces petits mots de latin, d’allemand ou de polonais sont à prendre au sérieux : ils témoignent du temps où les noms de famille obéissaient à des règles qui différaient des nôtres.

Le généalogiste en effet, au cours de ses investigations, va s’éloigner progressivement de notre système actuel et, en recherchant ses ancêtres, il va se rapprocher de l’époque où prévalait un système plus ancien, celui du nom de famille coutumier.

Peu à peu changent, non seulement l’ orthographe ou les terminaisons des noms , mais les principes qui gouvernent leur possession et leur transmission. A la vérité, il existe une continuité entre les deux systèmes : beaucoup, (et peut-être même la majorité) des noms coutumiers du XVIIe siècle vivent encore de nos jours et se sont transformés en nos noms actuels, reçus en vertu de lois et de règles juridiques dont il n’était pas du tout question jadis.

On peut se familiariser avec cet ancien système onomastique tout simplement à l’aide de quelques exemples concrets. .

Recherchons donc, pour commencer, dans la paroisse de Konary (près de Miejska Górka en Grande Pologne), l’acte de naissance de notre ancêtre Laurent Balcer, probablement au début des années 80 du XVIIIe siècle. Nous ne connaissons pas les noms de ses parents. Nous savons que Laurent a utilisé durant toute sa vie adulte uniquement le nom de Balcer (ou sa variante Balcrowiak dans l’acte de son mariage).

Mais point de Balcer ces années-là. Ce n’est qu’en 1791 que nous trouvons, non pas notre Laurent, mais Elisabeth Balcer, et puis encore 3 autres enfants, tous nés avant 1800 de Grégoire et de Justine.

Remontons un peu en arrière : nous relevons d’autres enfants de Grégoire et de Justine, mais enregistrés différemment : en 1781 est né Laurent Justinien, c’est enfin notre ancêtre, mais le nom qui figure alors dans l’acte est Bartkowiak ; et puis deux enfants encore, et là c’est Żurek qui se trouve inscrit.

Quatre enfants moururent en bas âge, et l’un d’eux est désigné alors comme fils de Grégoire et Justine … Kaczmarek .

Ainsi nous faut-il nous amuser désormais avec quatre noms de famille : Bartkowiak, Żurek, Kaczmarek et Balcer ; qu’est-ce que c’est que cette pagaille ?

Evidemment, l’acte de mariage du couple nous devient nécessaire, et on le trouve sans coup férir dans la même paroisse : en 1780,Grégoire Kaczmarek s’unissait à Justine Żurkowianka.

Nous réalisons donc, que si Grégoire s’appelle plus tard Żurek, c’est seulement la faute de sa femme .

Mais ne nous reposons- pas ! Nous avons hâte de découvrir leurs actes de naissance, peut-être dans les années 50 ?

Avec Justine, aucun problème : elle naquit en 1757 , et parcourant l’acte de baptême, nous apprenons qu’elle était fille de Balthazar et Agnès Żurkowiak … Comme Balcer est la forme polonaise du prénom Balthazar, il ne fait pas de doute que le nom de famille Balcer s’est formé directement sur le prénom de l’ancêtre, non pas sur le prénom du père, mais celui du beau-père.

Après des recherches complémentaires, nous découvrons que Balthazar a hérité son nom de famille de son père, le paysan serf André Żurek. Mais André lui-même n’était pas un Żurek de naissance : quand il se maria en 1723 avec Régine Dworczanka, il se présentait sous le nom de Niziuł. Ce n’est qu’à partir de 1731 qu’on le rencontre sous ce nom de Żurek. Du reste, il porta aussi le nom de Konieczny, du moins en 1738 et 1739, à en croire le sympathique prêtre qui en cette occasion se donna la peine d’inscrire ensemble ces deux noms : « Żurek dit Konieczny ».

De ce fait, l’acte de baptême de Balthazar (en date de 1724) ne contient pas la mention du nom Żurek, mais celui de Niziuł (sous la forme Niziołek, le nom est ensuite bien représenté à Konary).

Revenons à notre Grégoire. Nous savons désormais de qui il tenait ses noms de Żurek et de Balcer, certainement pas de ses propres parents. Le nom primitif de Grégoire, semble-t-il, c’est Kaczmarek. Mais que penser de Bartkowiak ?

Puisque nous commençons à bien connaître les registres de la paroisse, nous avons pu remarquer l’absence de familles ici porteuses de tels noms. On pourrait se demander si les origines de Grégoire sont réellement à Konary.

Selon son acte de décès, en 1827, il mourut septuagénaire, donc il a dû naître aux alentours de 1757.

Mais dans ces années-là, aucun Grégoire, sinon un Grégoire Gębiak, né et décédé en 1758, et un Grégoire Żurkowiak, fils de Balthazar et donc frère de Justine, né en 1755.

Fin de l’enquête ?

Essayons une nouvelle fois …

Parmi les parrains des enfants de Grégoire et de Justine , nous observons entre autres la présence d’un certain Paul Popielas. Il fut choisi cinq fois comme parrain. Peut-être que cela vaudrait la peine de s’intéresser à lui ?

Cela vaut le coup, en effet ! Car il s’avère très vite que Paul a contracté mariage en 1778 avec une Apolline Kaczmarzanka . Et en outre, Grégoire Kaczmarek n’est autre que le parrain de leurs deux premiers enfants …

Est-ce qu’ Apolline ne pourrait pas convenir dans le rôle de sœur de Grégoire ? Est-ce que tous les deux ne pourraient être les enfants d’un aubergiste (karczmarz en polonais) ? Est-ce que cet aubergiste ne pourrait pas se prénommer Barthélemy, puisque Bartkowiak ne signifie rien d’autre que « fils de Bartek » (diminutif du polonais Bartłomiej ) ?

Recherchons donc une Apolline dans le registre de baptêmes …

Voici … en 1760 … Apolline …. fille de … Barthélemy et Régine … aïe ! … owczarze ! des bergers !

Mais les bergers (je veux parler d’éleveurs professionnels de moutons, non de simples pâtres) se changeaient plus d’une fois en aubergistes, et réciproquement !

Dans ce cas-ci, également : quand en 1767 naquit Rose, une sœur d’Apolline, Barthélemy était encore berger ; lorsque cette petite Rose mourut en 1769, le père était qualifié d’ aubergiste.

Nous attend maintenant un travail un peu important : reconstruire toute la famille de Barthélemy.

En dehors de Grégoire, dix enfants, mais nés de trois mères différentes. Un premier mariage en 1752, avec Régine, et un premier enfant en 1755, dans la paroisse voisine de Niepart. Un deuxième mariage en 1757 avec Régine Szymczak et un troisième mariage en 1775 avec Sophie Pawlak, à Konary.

Reste le fait que Grégoire, qui en toute certitude appartenait à la famille de Barthélemy berger et aubergiste, ne possède pas d’acte de baptême. De telles situations se produisent hélas, qui embarrassent cruellement le généalogiste. Mais dans le cas présent, la matérialité de l’acte lacunaire se trouve en quelque sorte compensée par les deux « noms de famille » de Grégoire, qui ont permis d’identifier la profession et le prénom du père.

Et quant à la mère de Grégoire ? Laquelle choisir ?

Grégoire, comme on a déjà dit, a dû naître vers 1757.

Justement la première épouse de Barthélemy « Regina opilissa piaskowska de domo Markowska » (Régine bergère de Piaski – hameau de Konary- née Markowska) décéda en 1757, le 13 du mois de mars « ad partum » : elle mourut en couches.

Et l’on sait que le 12 mars on fête la Saint Grégoire …

Supposer par conséquent que Grégoire vint au monde en provoquant la mort de sa mère ne semble pas relever de la pure imagination ….

Quelles conclusions tirer de cet exemple ?

Tout d’abord, on voit que, en dehors du prénom, les habitants du village de Konary ressentaient le besoin d’un deuxième élément d’identification. Ce deuxième identificateur, ou classificateur, fréquemment, (pas toujours, mais ainsi en va-t-il dans cet exemple) se trouvait créé à partir du prénom porté par un représentant de la précédente génération familiale (et donc on usait d’un patronyme, au sens strict du terme, ainsi Balcer ou Bartkowiak).

Une variante du patronyme était le nom formé sur la base, non du prénom, mais de la profession paternelle (ainsi Kaczmarek, Owczarczak …)

Dans les deux cas, il était fait mémoire dans un but identificatoire de la génération d’avant. Un certain temps. Mais les gens vivaient.

Le fils de l’aubergiste Grégoire après son mariage était devenu le gendre de Balthazar. Son labeur et ses nuits, il les passait chez Balthazar/Balcer. Ce n’est plus chez Bartek que tu le trouveras, mais chez Balcer !

Qu’il le veuille ou non, c’est évident, Grégoire était devenu un Balcer pour toute la communauté de Konary.

Personne dans cette société ne se souciait de protéger le « nom de famille ». Ni le paysan, ni  monsieur le curé. Ce dernier peut-être posa la question : « Et comment est-ce qu’on t’appelle ? » – « Kaczmarek », répondit notre Grégoire.

Ce prêtre-ci choisit d’écrire cela en polonais « Kaczmarek ».

Ce prêtre-là préféra transcrire en latin « filius cauponis” »(fils de l’aubergiste). Le contenu informatif est absolument identique. Mais le débutant en généalogie réagit autrement. Kaczmarek ?, pensera-t-il, voilà un « vrai » nom de famille! Filius cauponis ? Voilà juste une information !

En deuxième lieu, le chercheur avisé doit évidemment se persuader que le slogan « Tout, tout de suite » n’a pas lieu d’être en généalogie . Il n’y a pas toujours moyen de retrouver ses ancêtres en un éclair, pour ainsi dire en sautant verticalement d’un acte à l’autre. Résoudre certaines énigmes généalogiques requiert du temps, de la prudence et de la persévérance.

Ce qui signifie concrètement qu’au moins nous consacrerons un peu de temps à collecter tous les enfants d’un couple donné d’ancêtres.

Ma surprise a toujours été grande de constater que certains généalogistes, même très sérieux, ne savent pas répondre à une question aussi simple : « Combien d’enfants a eu ce couple d’ancêtres ? » Qu’ils n’aient pas voulu perdre de temps, soit, mais ce faisant, ils ont perdu la chance de trouver de précieux renseignements !

Avec la liste des enfants nous obtenons la liste des parrains et marraines, et parmi ceux-ci évidemment une partie de la famille proche. Un couple type, c’est une dizaine d’enfants, environ 20 ans de la vie des parents, autrement dit une dizaine de mentions de leurs noms et de la profession paternelle. De cette façon nous gagnons une vue plus large de la vie de nos ancêtres, nous observons l’évolution de leur nom de famille et de leur statut social (qui n’était pas sans influer sur le nom de famille lui-même, comme nous le savons désormais). C’est ainsi que nous créons un solide terrain sur lequel échafauder nos hypothèses. Le généalogiste ne fonctionne pas sur la base d’un acte unique et solitaire. Et la généalogie horizontale, toujours, permet d’ouvrir avec plus d’aisance le portail de la généalogie ascendante.

Dans notre étude du « cas Balcer », nous avons fait le constat, sans vraiment nous y attarder, que le père de notre Balthazar, André était passé apparemment sans regrets, du nom Niziuł à celui de Żurek, encore que, aux dires du curé il était aussi connu sous celui de Konieczny.

Le généalogiste, perplexe, voudrait comprendre… Quelle est la logique à l’oeuvre ici ?

Eloignons nous résolument de nos Balcer de Konary, et passons, juste un moment, en quête d’explications, à Ratisbonne/Regensburg, en Bavière.

Dans les archives privées des princes Thurn und Taxis, jadis seigneurs, par la grâce des Hohenzollern, d’un vaste domaine autour de Krotoszyn, un historien local, Edmund Nawrocki, est allé rechercher des documents concernant la paroisse de Rozdrażew.

Il en a ramené entre autres, une très jolie « pépite » : un contrat de vente, publié en 2012 dans la revue  « Krotoszyn i okolice (Tom VIII) ».

Le 2 avril 1765, à Rozdrażew, en présence d’un assesseur juré et de trois autres témoins, l’honorable Mathias Kurzawa cède la totalité de son bien (sis au village de Nowa Wieś), maison, champs, jardin, prairies, à l’honorable Michel Osuszak, pour la somme de 250 zlotys. L’acquéreur, est-il stipulé, devra s’acquitter vis-à-vis du dwór (du manoir, du château, de l’autorité domaniale) de toutes les obligations et redevances coutumières, caractéristiques d’ un « petit paysan libre ». On aurait aimé avoir des détails, mais comme cela sans doute allait de soi, on ne les précise pas.

En quoi cette banale transaction d’ordre économique nous éclaire-t-elle sur nos problèmes d’ordre généalogique ?

C’est juste que Michel Osuszak, d’un trait de plume, se retrouve dans ce contrat de vente   « reconfiguré » aussitôt en Michel Kurzawa. Il signe (ou plutôt il appose sa marque) en tant que   « Michał Kurzawa teraźniejszy » (Michel présentement Kurzawa), tandis que le vendeur se dit   « Maciej Kurzawa stary » (Mathias anciennement Kurzawa).

Un simple transfert de propriété a donc entraîné le transfert du nom (que l’on aura un peu de mal, dans ce contexte, à qualifier de « nom de famille »).

Voilà la clé de beaucoup de nos petits et grands mystères (ou tortures) généalogiques.

Pour bien pénétrer l’univers mental de nos ancêtres de Pologne, une sorte de « révolution copernicienne » doit se produire. Je dois oublier « le nom de famille », composante intouchable, invariable et sacrée de mon identité, et accepter « le nom de possession  », expression matérielle de mon statut, de mes biens, de mes propriétés. Raisonnons un peu comme les féodaux de jadis  : j’épouse l’héritière de l’ Artois, je suis Artois, j’hérite de la Bourgogne ou de la Provence, je deviens Provence ou Bourgogne. Redevenons des propriétaires terriens. Je me nomme selon la terre que je détiens, que j’ai en mains.

Prenons le point de vue des gestionnaires du dwór. Ils attendent des dépendants placés sous leur juridiction, libres et non-libres, détenteurs de tel ou tel bien foncier, qu’ils s’acquittent de prestations de services et de redevances en nature ou en argent plus ou moins contraignantes, selon le statut des uns et des autres. Pourquoi les « noms de famille » auraient-ils de l’importance ? C’est le nom propre de chaque tenure de terre, fixé une fois pour toutes, qui compte en pratique pour les agents du dwór. Les exploitations changeront donc de mains, au gré des transactions et au fil des mariages et des héritages . Mais ce sont leurs occupants successifs qui s’adapteront et au passage adopteront des noms de terres qui, souvent sans doute, remontent au Moyen-Âge.

Méditons bien sur ces lignes qu’écrivait en 1786 le chanoine Antoni Rontz, le surprenant curé de Wieleń, qui avait eu l’idée originale de réaliser la généalogie de tous ses paroissiens, en s’appuyant sur les registres et sur les informations orales recueillies auprès des personnes âgées :

« Dans les villages polonais les gens n’héritent pas leur nom de leur père mais d’un lieu. C’est un usage répandu dans toute la Pologne que les paysans tirent leur nom de l’endroit où ils s’installent, comme dans d’autres pays, où fréquemment l’homme qui a hérité de sa mère ou de sa femme un bien, en reprend aussi le nom de famille, comme cela avait lieu déjà chez les Israélites. Mais en Pologne la coutume qui fait que c’est le lieu [d’habitation] qui donne son nom au possesseur d’une terre est si universelle que l’on attribue [au nouvel occupant] le nom des anciens exploitants, même à ceux dont ni la mère ni l’ épouse ne sont originaires de là. En outre, bien des fois on donne aux gens d’autres surnoms : dans le peuple, un Blaise se dit Błoch et du coup, on appelle tous ses descendants Błoch. Un tel a pour prénom Marc ou Casimir, et ses descendants sont des Marek ou des Kazimirus. Un autre est manchot et on l’appelle Mania. Un troisième s’habille toujours de vêtements clairs et on l’appelle Jaśniak. Il est évident pour tout le monde que cela crée pas mal de confusion en généalogie, quand la même personne pour ces raisons possède plusieurs noms, l’un qui lui vient de son père , un autre de sa mère, un troisième de sa femme, un quatrième du lieu où il habite, et un cinquième issu de l’imagination des gens, et lorsqu’ on appelle autrement le fils, le père et le grand-père. »

Le chanoine n’avait pas tort, ces usages peuvent nous compliquer beaucoup nos recherches.
Nous n’aurons pas toujours la chance de lire dans les actes un double nom, l’un « a patre » (venant du père) et l’ autre « de fundo » ou « a loco »  (venant du bien possédé ou du lieu).

En 1819, à Lutogniew, au baptême de la petite Madeleine Piorunek, le prêtre nous dit qu’elle est née de Pierre Wawrzyniak « cmeto na Piorunkowem « ( paysan casé sur la tenure des Piorunek) et de Françoise Piorunek.
Il nous est facile dans ce cas de constater la reprise, par le mari, du nom de sa femme. Mais très souvent, les choses ne seront pas formulées aussi clairement.

En 1818, dans la paroisse de Rozdrażew, il semblerait à première vue qu’il n’y ait aucune trace d’ Ignace Kolenda qui est sensé y être né. En fait, on l’ a enregistré, comme trois autres de ses quatre frères et sœurs, sous le nom de Reszel, car son père Gilles Kolenda a épousé Agathe, la veuve de Philippe Reszel.

En 1826, à Golejewko, c’est Adalbert Żurek qui se fait désirer ; il est pourtant bel et bien là, quoique légèrement caché en Adalbert Subera. Il avait en effet pour parents Clara Jarosz, la deuxième épouse d’Antoine Żurek, qui avait en 1825 enterré Marianne Subera dont il utilisait encore le nom.

Passons dans la petite ville de Dobrzyca, où dans les années 1786-1793 sont notées les naissances de quatre frères et sœurs : Agathe, Gaspard, Elizabeth et Jacques. Leurs parents sont les honorables Thomas et Marianne, dont les noms de famille font question. Non que les documents se taisent à leur sujet … Au contraire, chaque acte de baptême nous en donne un différent : on passe de Szablewski, en 1786 à Długojurdzinski l’année suivante, à Olęderek en 1788, pour finir avec Szukałka en 1793. On démarre l’enquête dans une belle confusion !

Heureusement, l’acte de mariage de 1785 va nous préciser que Thomas Szablewski, un veuf, s’est marié avec Marianne Olęderek .
Ainsi donc, Thomas a fait usage du nom de famille de sa deuxième femme : OLĘDEREK

Un deuxième acte de mariage, datant de 1770, nous permet de découvrir qu’un certain Thomas Długojorga a épousé une veuve du nom d’ Hedvige Szablewska.
Celle-ci avait été unie en 1758 à Casimir Szablewski, décédé en 1770. Hedvige quant à elle meurt en 1784, sous le nom de son premier mari.
Nous avançons encore : nous savons que Thomas n’était pas un SZABLEWSKI d’origine, puisqu’il portait le nom de l’ancien mari de sa première femme.

Si nous recherchons maintenant l’acte de naissance de Thomas Długojorga dans les registres de Dobrzyca, nous serons, dans un premier temps, bredouilles.

Jusqu’à ce qu’un troisième acte de mariage nous sauve.
En 1739, un jeune homme du village voisin de Olędry, Thomas Długi Jorga vient célébrer ses noces avec une Catherine Szukała de Dobrzyca. Le couple mettra ensuite au monde quatre enfants, dont un Thomas né en 1742, invariablement baptisés sous le nom de Szukałka.
Nous en arrivons à cette conclusion que Thomas a utilisé au cours de sa vie également le nom de sa mère : SZUKAŁKA.

Malgré toutes ces péripéties, le nom primitif hérité en ligne paternelle ne fut ici jamais oublié : Długojurga évolua en Długojurdziński ; et finalement, comme il ressort des actes de décès de la fin du XVIIIe siècle, en Jurdziński. Dans la paroisse de Koźmin, dont dépend Olędry, les Długi Jorga se muèrent en revanche en Długi .

Restons à Dobrzyca pour analyser une autre situation type, du début du XIXe siècle. Quatre Goliński et deux Golińska, membres d’une même fratrie, y fondent des familles à partir de la deuxième décennie du siècle, mais ils n’ont pas l’air natifs de ce bourg. Ils sont cités nommément en 1841 dans l’acte de décès de leur père, Nicolas Goliński , veuf depuis 1827 de Lucie Stasiak. Le couple s’est installé définitivement dans cette paroisse peu avant 1811 (date de naissance du dernier fils). Dans les localités les plus proches de Dobrzyca, on ne trouve aucun Goliński. Le nom n’est pas rare, seulement voilà : il nous faut ce couple Nicolas et Lucie, et non, vraiment, rien ne se présente.

Osons risquer une hypothèse : compte tenu de la période, et du fait que souvent les noms en -ski sont des noms d’origine, correspondants à des toponymes, se pourrait-il que Nicolas et Lucie aient un lien avec le village de Golina, qui sans être limitrophe de Dobrzyca, en est cependant très proche ?

Bingo ! Un couple Nicolas et Lucie Leśniak se signale à nos yeux en 1805 et 1806 à Golina, à l’occasion de deux baptêmes seulement. Le compte n’ y est pas. Mais l’ un des parrains est le propre frère de Nicolas, Casimir Leśniak, de la paroisse voisine de Potarzyca.

Visitons donc celle-ci. Un peu de lecture, et voici le mariage de Lucie Stasianka et de Nicolas Leśniak, leurs bulletins de naissance et ceux de leurs enfants, en particulier de ceux qui se marieront plus tard à Dobrzyca.

Il aura suffi d’un court passage par Golina pour que se forme à Dobrzyca un nom tout neuf pour de nouveaux arrivants.

Ce cas n’est pas unique. A la même époque, un Jean Wyduba du village de Staniew, marié en 1790 en l’église de Koźmin à Lucie Kaczmarek, déménage après 1805 et s’établit à Olędry : ils deviennent définitivement à compter de cette date des Staniewski.

Avant 1800, bien sûr, on pourrait multiplier les exemples analogues. J’ai préféré montrer que, dans les premières décennies du XIXe siècle, les noms polonais ne sont en rien des « fossiles », mais toujours une matière vivante en constante évolution et qu’il peut nous être donné, au cours de nos recherches, d’appréhender en direct la genèse du nom de famille que nous portons nous-mêmes ou que certains de nos ancêtres ont porté.

Christian Michel Orpel